De l’ancien Secrétariat exécutif à l’actuelle Commission de la CEDEAO, l’institution qui constitue le bras administratif, technique et opérationnel de la Communauté traverse aujourd’hui une période charnière de son histoire. Après plus d’un demi-siècle d’existence, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest demeure confrontée à une pluralité de défis politiques, sécuritaires, économiques, sociaux et géostratégiques qui interrogent à la fois la résilience de l’organisation et la pertinence de son projet d’intégration.
Dans ce contexte, l’espoir de surmonter les obstacles qui se dressent devant la communauté ouest-africaine repose, pour une large part, sur l’efficacité et l’efficience d’une Commission suffisamment outillée, politiquement légitime, techniquement performante et pleinement capable d’apporter des réponses adaptées aux réalités de son temps. La Vision 2050 de la CEDEAO, dont la mise en œuvre repose en grande partie sur l’action de la Commission, constitue à cet égard une boussole stratégique majeure. Elle doit permettre de consolider le passage d’une « CEDEAO des États » à une « CEDEAO des peuples », fondée sur la paix, la prospérité, la mobilité, la solidarité et l’appropriation citoyenne de l’intégration régionale.

À ce chantier s’ajoute un enjeu particulièrement sensible : la restauration de la confiance et la recherche d’espaces de dialogue et de coopération entre la CEDEAO et les États membres de l’Alliance des États du Sahel (AES), dans un contexte marqué par le retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger de l’organisation communautaire. La capacité de la nouvelle Commission à préserver les canaux du dialogue, à défendre les acquis communautaires et à favoriser, partout où cela est possible, une diplomatie de proximité et de responsabilité constituera l’un des principaux tests de son mandat.
De S.E.M. Jean-Claude Kassi Brou à S.E.M. Dr Omar Alieu Touray, la Commission de la CEDEAO a traversé une succession de crises majeures qui ont profondément affecté la stabilité politique, sécuritaire et économique de l’espace communautaire. Parmi les épreuves les plus marquantes figurent la résurgence des changements anticonstitutionnels de gouvernement, avec les coups d’État intervenus au Mali en 2020 et 2021, puis en Guinée et au Burkina Faso.
À cette crise de gouvernance se sont ajoutées les conséquences de la pandémie de COVID-19, les incidences de la crise malienne et des sanctions adoptées par la CEDEAO, les difficultés persistantes liées à la concrétisation du projet de monnaie unique (ECO), ainsi que les débats relatifs à l’élargissement et à l’avenir stratégique de la Communauté, notamment la question de la candidature du Maroc à l’adhésion à la CEDEAO. Le mandat de S.E.M. Jean-Claude Kassi Brou s’est ainsi déroulé dans un environnement particulièrement complexe, caractérisé par la nécessité de préserver l’ordre constitutionnel, de renforcer la sécurité régionale et de maintenir la dynamique d’intégration malgré la multiplication des crises et des divergences entre États membres.
Si S.E.M. Jean-Claude Kassi Brou a dû faire face à la pandémie de COVID-19 et aux bouleversements institutionnels provoqués par la résurgence des coups d’État, son successeur, S.E.M. Dr Omar Alieu Touray, a hérité d’un environnement tout aussi exigeant. Malgré les difficultés politiques et sécuritaires héritées de la période précédente, il a poursuivi plusieurs priorités structurantes de la Communauté, notamment en matière d’intégration économique, d’intégration des peuples et de mobilisation de la jeunesse.
Même si la Commission n’a pas pu, sous son mandat, régler définitivement la question des changements anticonstitutionnels de gouvernement, enrayer la progression du terrorisme dans la région ni empêcher le retrait des États de l’AES, elle a néanmoins posé des actes importants et porté des initiatives destinées à restaurer la confiance entre la CEDEAO et les citoyens ouest-africains. Dans un contexte où les relations entre la CEDEAO et l’AES se sont fortement détériorées, S.E.M. Omar Alieu Touray n’a pas renoncé aux objectifs directeurs de l’institution. Il a notamment poursuivi les efforts visant à mieux impliquer la jeunesse, à maintenir des espaces de diplomatie et de dialogue et à consolider les piliers de l’intégration régionale, notamment la libre circulation, les infrastructures, l’intégration économique et la coopération en matière de paix et de sécurité.
Cette action s’est cependant exercée dans un contexte institutionnel particulièrement contraint, marqué par la réforme de la Commission, passée d’un collège de quinze commissaires à un collège de sept commissaires, ainsi que par l’existence de postes demeurés vacants. Malgré ces contraintes, S.E.M. Omar Alieu Touray a résisté aux nombreux facteurs susceptibles de ralentir l’exercice normal de son mandat, entamé en juillet 2022, dans une période correspondant également au lancement de la phase de mise en œuvre de la Vision 2050 de la CEDEAO.
Aujourd’hui, une nouvelle page s’ouvre. La Conférence des chefs d’État et de gouvernement de la CEDEAO a porté sa confiance sur le Sénégal pour assurer la présidence en exercice de la Conférence et a confié, pour la période 2026-2030, la présidence de la Commission de la CEDEAO au Général Birame DIOP. Cette configuration confère au Sénégal une responsabilité historique et une obligation particulière de résultat, mais elle constitue surtout une marque de confiance des États membres à l’égard de notre pays et de sa tradition d’engagement en faveur de l’intégration régionale.
Le choix du Général Birame DIOP apparaît, dans ce contexte, comme une réponse aux exigences du moment. Son parcours dans les domaines de la défense, de la sécurité et de la gouvernance stratégique constitue un atout pour une Communauté confrontée à la recrudescence du terrorisme, aux menaces transnationales, aux tensions politiques et aux fragilités institutionnelles qui traversent l’espace ouest-africain. Toutefois, la nature sécuritaire des défis actuels ne saurait occulter les autres dimensions de l’intégration. La sécurité ne peut être durable sans développement ; le développement ne peut être durable sans mobilité ; et la mobilité ne peut produire pleinement ses effets sans une intégration économique et sociale effective.
Le leadership du Général Birame DIOP devra ainsi être un leadership transformationnel, rassembleur et communautaire. Il devra permettre d’associer les États membres, les institutions communautaires, le secteur privé, les universitaires, les organisations de la société civile, les collectivités territoriales et, surtout, la jeunesse, à la construction d’une nouvelle dynamique d’intégration. Le défi ne consiste pas seulement à administrer la CEDEAO ; il consiste à lui redonner une capacité d’initiative, une force d’attraction et une crédibilité renouvelée auprès de ses citoyens.
Les chantiers sont nombreux. Ils concernent notamment le renforcement des infrastructures et des interconnexions régionales, l’approfondissement de la libre circulation des personnes, des biens et des capitaux, la consolidation de l’intégration économique, le renforcement du financement communautaire, la poursuite des engagements liés au projet de monnaie unique et aux perspectives de lancement de l’ECO en 2027, ainsi que le renforcement des mécanismes régionaux de prévention et de lutte contre le terrorisme. À ces priorités s’ajoute l’impératif de rétablir progressivement la confiance entre les institutions communautaires et les populations, condition indispensable à la pérennité du projet régional.
Mais le Général Birame DIOP ne pourra réussir cette mission sans l’appropriation véritable de la Vision 2050 de la CEDEAO par les citoyens de la Communauté. Une vision stratégique ne produit des résultats que lorsqu’elle est comprise, partagée et portée par les peuples auxquels elle est destinée. C’est pourquoi la communication institutionnelle, l’éducation citoyenne, la vulgarisation des politiques communautaires et la participation des populations doivent occuper une place centrale dans l’action de la nouvelle Commission.
À cet égard, la jeunesse doit être considérée non comme une simple bénéficiaire des politiques communautaires, mais comme un acteur stratégique de l’intégration. Elle constitue à la fois la génération qui héritera de la CEDEAO de demain et la force sociale capable, aujourd’hui, de rapprocher l’institution des populations. Les universités, les centres de recherche, les associations de jeunes, les organisations citoyennes et les réseaux communautaires doivent donc être davantage associés à la mise en œuvre de la Vision 2050.
C’est précisément dans cette perspective que les Clubs-CEDEAO, et particulièrement le Club-CEDEAO Sénégal, ont vocation à jouer un rôle déterminant. Depuis 2021, ces initiatives citoyennes portées par la jeunesse s’emploient à sensibiliser les populations sur le rôle, les missions, les objectifs, les valeurs et la vision de la CEDEAO, tout en contribuant à mieux faire connaître les projets et programmes communautaires. Leur ancrage universitaire et citoyen leur confère une capacité particulière à créer des passerelles entre les institutions communautaires, les milieux académiques et les populations.

Les Clubs-CEDEAO doivent ainsi être considérés comme des partenaires privilégiés de la Commission dans l’effort de vulgarisation de l’intégration régionale, notamment dans les territoires les plus éloignés des centres institutionnels. Leur action peut contribuer à expliquer les politiques communautaires, à déconstruire les perceptions négatives nées des crises récentes, à promouvoir la libre circulation, à faire connaître les opportunités économiques et professionnelles offertes par l’espace communautaire et à replacer les citoyens au cœur du projet régional.
Pour le Sénégal, l’exercice simultané de la présidence en exercice de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement et de la présidence de la Commission de la CEDEAO doit donc être compris comme une responsabilité qui dépasse les seuls intérêts nationaux. Il s’agit d’un mandat communautaire qui engage notre pays devant l’ensemble des peuples ouest-africains. Sa réussite ne saurait être l’affaire exclusive des autorités publiques ou des institutions communautaires ; elle doit devenir une cause partagée par les universitaires, les chercheurs, les diplomates, les entrepreneurs, les organisations de la société civile, les médias et, au premier chef, la jeunesse.
Accompagner le mandat du Sénégal ne signifie donc ni renoncer à l’esprit critique ni s’affranchir du devoir de vigilance citoyenne. Il signifie contribuer, dans un esprit constructif, à la réussite d’un projet qui appartient à tous les peuples de l’Afrique de l’Ouest. L’université, en particulier, a ici une responsabilité singulière : produire de la connaissance sur l’intégration, éclairer les politiques publiques, former les futurs cadres communautaires et contribuer au débat intellectuel sur l’avenir de la CEDEAO.
En définitive, la CEDEAO demeure l’une des expériences d’intégration régionale les plus ambitieuses et les plus structurées du continent africain. Les crises actuelles ne doivent pas être interprétées comme la fin du projet communautaire, mais comme une invitation à le réinventer, à le rendre plus inclusif, plus efficace et davantage centré sur les citoyens. Quelles que soient les divergences de trajectoires ou de visions entre États, l’Afrique de l’Ouest partage un destin géographique, humain, économique et culturel qui impose de rechercher les voies du dialogue, de la coopération et de la solidarité.
Le mandat du Sénégal à la tête de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement, ainsi que celui du Général Birame DIOP à la présidence de la Commission, doit être l’occasion d’une nouvelle mobilisation collective. La réussite de cette séquence dépendra de la capacité de tous les acteurs à transformer la confiance accordée au Sénégal en résultats concrets, en rapprochant davantage la CEDEAO de ses citoyens et en donnant à la Vision 2050 une traduction tangible dans la vie quotidienne des populations.
C’est pourquoi le moment est venu, pour chaque citoyen de la Communauté, de faire de l’intégration ouest-africaine non pas une simple politique interétatique, mais un véritable projet de société. En accompagnant, en évaluant et en enrichissant l’action du leadership sénégalais, les peuples de la CEDEAO peuvent contribuer à consolider une Communauté plus forte, plus solidaire et plus proche de ses citoyens. Une telle dynamique s’inscrit pleinement dans l’Agenda 2063 de l’Union africaine et dans l’ambition d’une Afrique intégrée, pacifique, prospère et portée par ses propres forces.
Papa Ndické SAMB






